L’assurance ne se comprend que dans l’horizon de l’incertitude. En se fondant sur l’occurrence possible d’un événement futur, dont la survenance ou l’intensité échappent aux certitudes présentes, le contrat d’assurance s’inscrit résolument dans la catégorie des contrats aléatoires. La Cour de cassation l’a rappelé avec constance, notamment dans un arrêt du 8 juillet 1994, en précisant que « l’aléa existe dès lors qu’au moment de la formation du contrat les parties ne peuvent apprécier l’avantage qu’elles en retireront parce que celui-ci dépend d’un événement incertain » (Cass. 1re civ., 8 juill. 1994, n° 92-15.551).
Ainsi, le contrat d’assurance repose sur un fondement distinct de celui des contrats commutatifs: il ne vise pas l’échange équilibré de prestations certaines, mais organise la prise en charge d’un événement incertain, moyennant le paiement d’une prime. L’aléa n’y est pas une simple condition d’efficacité: il en est la condition d’existence. Sans incertitude, pas d’assurance. Ce n’est donc pas un hasard si l’aléa est présenté, dans la doctrine la plus autorisée, comme l’essence même de l’opération d’assurance.
Toutefois, encore faut-il ne pas confondre l’aléa et le risque, notions souvent mêlées mais dont la distinction est essentielle. L’aléa désigne ce caractère d’incertitude qui justifie le recours à l’assurance. Le risque, quant à lui, est plus polysémique : il renvoie à l’objet de la garantie, à l’événement redouté, voire au dommage éventuel. Il est à la fois la chose exposée, l’événement menaçant et la perte possible. Tandis que l’aléa est la condition de validité du contrat, le risque en est le contenu économique et technique. Leur articulation irrigue l’ensemble du régime assurantiel: c’est dans la dialectique du risque et de l’aléa que se noue l’économie du contrat d’assurance.
Dès lors, il apparaît que l’aléa constitue le véritable fondement juridique du contrat d’assurance. Ce n’est pas le risque, en lui-même, qui suffit à justifier l’engagement des parties, mais bien l’incertitude qui l’entoure. Loin d’être un simple élément contextuel, l’aléa conditionne la validité du contrat, oriente sa structure économique et détermine l’étendue de ses effets. Il importe donc d’en analyser précisément la portée, en commençant par étudier ses rapports avec la notion de risque (I), avant de définir les caractères qu’il doit présenter pour fonder une garantie valable (II), et d’examiner les conséquences juridiques que le droit attache à son absence ou à sa disparition (III).
I. L’articulation entre le risque et l’aléa
Le contrat d’assurance ne prend véritablement sens que dans un contexte d’incertitude. L’engagement de l’assureur suppose que l’événement redouté présente un caractère aléatoire : c’est cette incertitude, au moment de la formation du contrat, qui justifie la validité de l’opération et fonde l’équilibre des prestations. L’aléa apparaît ainsi comme l’élément structurant de l’économie générale de l’opération d’assurance.
Mais l’aléa ne se comprend qu’en relation avec une notion connexe, quoique distincte : celle de risque. Le risque est l’objet même de la garantie, ce à quoi le contrat se rapporte concrètement. L’aléa, pour sa part, en exprime la dimension incertaine. Tandis que le risque relève d’une réalité matérielle et objectivable, l’aléa désigne l’état d’incertitude qui en affecte la réalisation au jour de la souscription.
Il importe dès lors de restituer avec précision l’articulation entre ces deux notions. Cela suppose, en premier lieu, d’analyser le risque dans sa complexité fonctionnelle, comme objet technique du contrat d’assurance (A), puis, en second lieu, de mettre en lumière le rôle fondamental que joue l’aléa, en tant que condition de validité et ressort juridique de l’engagement (B).
A. Le risque comme objet du contrat d’assurance
La notion de risque irrigue l’ensemble du droit des assurances, dont elle constitue, avec l’aléa, le fondement et la substance. Toutefois, à la différence de l’aléa, qui relève essentiellement de la sphère juridique et conditionne la validité du contrat, le risque appartient d’abord au registre technique et économique. Il désigne ce qui est exposé à un sinistre, ce qui est redouté et ce qui est potentiellement indemnisé. Il est à la fois donné extérieur, référent matériel de la garantie et élément de mesure de la couverture. De là naît une polyvalence sémantique qui, loin de nuire à la rigueur du concept, en révèle la richesse fonctionnelle.
Le caractère polysémique du risque est aujourd’hui bien identifié par la doctrine, qui distingue généralement trois acceptions principales, correspondant aux trois dimensions de l’intervention de l’assureur.
Dans sa première acception, le risque désigne la chose, la personne ou l’activité assurée – autrement dit, le support matériel de la garantie. Il s’agit du risque-objet, qui constitue l’assiette sur laquelle repose l’exposition au sinistre. En assurance de choses, ce peut être un bâtiment, un parc automobile, une œuvre d’art ; en assurance de responsabilité, il s’agit plus souvent de l’activité professionnelle ou domestique de l’assuré, susceptible d’engager sa responsabilité à l’égard de tiers.
Dans une seconde acception, plus dynamique, le risque vise l’événement redouté – le risque-événement – dont la survenance déclenche l’obligation de l’assureur : incendie, dégât des eaux, vol, décès, mise en cause judiciaire… C’est cette acception qui domine dans la rédaction des polices d’assurance, lesquelles précisent les événements garantis, les conditions de leur prise en charge, et les exclusions éventuelles.
Enfin, dans une acception encore plus extensive, et parfois critiquée, le risque est confondu avec le dommage susceptible de résulter du sinistre – risque-dommage ou risque-conséquence. Cette terminologie, fréquemment utilisée dans le langage courant ou contractuel, se manifeste dans des formules telles que « exclusion du risque de perte d’exploitation » ou « franchise applicable à ce type de risque », où le terme « risque » désigne en réalité les effets économiques de l’événement garanti.
Cette stratification conceptuelle du risque – objet, événement, conséquence – n’est pas sans portée juridique. Elle reflète les différents niveaux d’analyse auxquels se déploie le contrat d’assurance, depuis la désignation de l’assiette de la garantie jusqu’à la définition du péril, en passant par la quantification des pertes couvertes. C’est elle qui permet à la technique assurantielle de moduler les garanties, d’adapter les primes, de calibrer les exclusions et d’organiser la mutualisation.
Contrairement à l’aléa, qui relève d’une appréciation juridique au moment de la formation du contrat, le risque est une donnée factuelle et économique, préexistante au contrat, que celui-ci se borne à prendre en charge. Le risque ne naît pas du contrat : il lui préexiste dans le réel, et conditionne tant la décision de souscrire que la définition de la couverture.
Cette antériorité explique que le contrat d’assurance puisse parfois être frappé de nullité lorsque le risque s’avère inexistant ou déjà réalisé à la souscription (C. assur., art. L. 121-15). Elle justifie également la déclaration initiale du risque par le souscripteur (C. assur., art. L. 113-2), obligation essentielle qui permet à l’assureur d’évaluer la nature et l’étendue de son engagement. L’extériorité du risque est également la condition de possibilité de la mutualisation assurantielle : seul un risque objectivable et récurrent peut fonder une opération d’assurance techniquement et économiquement viable.
Enfin, cette préexistence distingue le risque comme objet du contrat de l’aléa comme ressort de sa validité. Tandis que le risque délimite ce qui est garanti, l’aléa qualifie dans quelles conditions cette garantie peut valablement être mise en œuvre. L’un fonde le contenu du contrat, l’autre sa cause. La distinction est donc conceptuelle, mais aussi pratique : l’absence de risque conduit à l’inefficacité ou à l’inapplicabilité de la garantie ; l’absence d’aléa entraîne la nullité du contrat.
Le risque constitue ainsi le centre de gravité du contrat d’assurance. Autour de lui s’articulent non seulement la prestation d’assurance – la garantie – mais aussi la contrepartie – la prime. Son évaluation détermine le niveau de protection, les obligations de déclaration, les éventuelles mesures de prévention imposées à l’assuré, et les modalités d’intervention de l’assureur.
Il revient donc à ce dernier de qualifier et de circonscrire précisément le risque garanti, sous peine d’ambiguïtés préjudiciables. La technique contractuelle, en assurance, repose largement sur cette rigueur dans la formulation des risques couverts, sur la précision des exclusions et sur la clarté des définitions. En ce sens, le risque est non seulement une réalité extérieure, mais aussi une construction juridique et contractuelle, élaborée par les parties pour organiser un transfert maîtrisé d’incertitude.
Ainsi, loin d’être un élément accessoire ou purement contextuel, le risque est le cœur technique, économique et opérationnel du contrat d’assurance. Il en constitue l’objet au sens plein : ce sur quoi porte la couverture, ce que l’assureur accepte de prendre en charge, ce qui fonde la raison d’être même de l’engagement.
B. L’aléa comme condition de validité du contrat d’assurance
À la complexité fonctionnelle du risque, notion à la fois concrète et polysémique, répond la clarté conceptuelle de l’aléa, dont le rôle est décisif sur le terrain de la validité du contrat d’assurance. Si le risque en constitue le contenu technique, l’aléa en représente la justification juridique : il est ce ressort invisible sans lequel la couverture ne peut ni être déclenchée, ni valablement convenue. Il en résulte une articulation subtile : le risque fonde l’objet du contrat, tandis que l’aléa en garantit la cause. L’un relève de la matière, l’autre de la logique.
L’article 1108, alinéa 2, du Code civil, issu de l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016, consacre l’aléa comme élément constitutif de certains contrats spéciaux, en disposant que «le contrat est aléatoire lorsque les parties acceptent de faire dépendre les effets du contrat, quant aux avantages et aux pertes qui en résulteront, d’un événement incertain». Sans mentionner expressément l’assurance, le texte en épouse parfaitement les contours : le contrat d’assurance est par excellence un contrat aléatoire, dont la cause repose intégralement sur l’existence d’une incertitude affectant l’événement redouté.
La jurisprudence ne dit pas autre chose lorsqu’elle affirme, dans un arrêt fondateur, que « l’aléa existe dès lors qu’au moment de la formation du contrat les parties ne peuvent apprécier l’avantage qu’elles en retireront, parce que celui-ci dépend d’un événement incertain » (Cass. 1re civ., 8 juill. 1994, n° 92-15.551). Cette incertitude fonde l’adhésion des parties à un contrat dont les effets ne sont ni certains ni équivalents, mais mutuellement conditionnés par le hasard. L’aléa donne ainsi au contrat d’assurance sa forme propre, distincte des conventions commutatives classiques : il ne s’agit pas de garantir un équilibre, mais d’anticiper une inégalité conditionnelle, en contrepartie d’une prime.
L’aléa ne doit pas être confondu avec le risque, qu’il ne duplique ni ne remplace, mais qu’il qualifie juridiquement. Le risque est une réalité objectivable : chose, activité, événement, dommage. L’aléa est une appréciation, liée à l’état d’incertitude affectant cette réalité au moment de la conclusion du contrat. Il s’agit d’un critère d’assurabilité : un risque certain, connu ou déjà réalisé, ne peut fonder un engagement valable de l’assureur. Le péril, même grave, doit encore être éventuel, faute de quoi le contrat serait privé de cause.
Cette incertitude revêt une double dimension, qu’il convient de tenir ensemble :
- Objectivement, l’événement garanti ne doit pas être certain dans son avènement, ni réalisé au jour de la souscription. Il en va ainsi, par exemple, lorsqu’un assuré cherche à couvrir un sinistre déjà survenu, mais dissimulé : la couverture est alors viciée d’un défaut d’aléa (Cass. 2e civ., 21 déc. 2006, n°05-11.367).
- Subjectivement, l’aléa s’apprécie au regard de ce que les parties savent, ou pouvaient raisonnablement savoir, lors de la formation du contrat. C’est ce qui justifie l’admission, en jurisprudence, du risque putatif : l’incertitude subsiste tant que l’assuré ignore la réalisation du sinistre, même si celle-ci s’est objectivement produite (Cass. 2e civ., 15 avr. 2010, n° 08-20.377).
Cette lecture, désormais bien établie, permet d’éviter une approche excessivement formaliste du risque : l’aléa ne suppose pas l’ignorance absolue, mais l’absence de certitude raisonnable quant à l’occurrence ou à l’ampleur de l’événement redouté. Il exprime le doute légitime, à l’origine du transfert d’un risque vers un tiers.
Parce qu’il commande la cause du contrat, l’aléa est un garde-fou contre les détournements du mécanisme assurantiel. Il interdit que l’assurance devienne un instrument d’enrichissement injustifié, ou une couverture rétroactive d’événements certains. En ce sens, il relève de l’ordre public de protection, justifiant les sanctions les plus radicales : nullité du contrat pour absence de cause, restitution des primes indûment perçues, voire actions en responsabilité en cas de dol ou de fausse déclaration.
Ce rôle structurant se manifeste particulièrement en matière d’assurance de personnes, où le déséquilibre apparent entre la prime versée et la prestation promise n’est admissible que parce qu’il repose sur une incertitude. De même, en assurance de responsabilité, l’extension ex post de la couverture à des événements anciens connus vide le contrat de sa substance assurantielle. L’assureur n’est pas une banque ; il ne garantit que l’avenir incertain, non le passé connu.
En définitive, l’aléa donne sa légitimité au contrat d’assurance : sans lui, la prime devient une rente injustifiée, et la garantie une promesse sans contrepartie. Loin d’être un simple critère accessoire, il constitue le socle éthique et juridique de l’opération d’assurance, en assurant son ancrage dans l’incertitude partagée, la mutualisation du hasard, et l’équité contractuelle.
II. La nécessité d’un aléa
Loin d’être une notion accessoire, l’aléa forme le socle juridique du contrat d’assurance. Il ne s’agit pas d’une simple modalité de fonctionnement, mais bien d’une condition d’existence du contrat, sans laquelle celui-ci serait privé de cause et vidé de toute légitimité économique. En subordonnant l’efficacité de la garantie à un événement incertain, l’aléa distingue l’assurance des contrats commutatifs traditionnels et confère à la relation contractuelle son caractère aléatoire.
Encore faut-il préciser les contours de cette exigence. Car l’aléa, s’il irrigue le contrat dans son ensemble, ne s’impose pas selon une acception unique. Ses caractères doivent d’abord être identifiés, tant sous l’angle de l’incertitude objective que de l’appréciation subjective des parties (A). Mais il ne suffit pas d’en cerner la définition : il faut encore en comprendre la fonction, tant juridique qu’économique, au sein de la structure assurantielle (B). Enfin, parce qu’il fonde la cause même de l’engagement, son absence emporte des sanctions qui diffèrent selon qu’elle affecte la validité initiale du contrat ou son efficacité au regard d’un sinistre déterminé (C).
A. Les caractères de l’aléa
Traditionnellement, l’aléa est défini comme l’incertitude relative à la survenance d’un événement futur, incertitude qui conditionne l’équilibre contractuel. Le contrat d’assurance ne saurait ainsi valablement porter sur un événement dont la réalisation est certaine au moment de la souscription, faute de quoi il serait dénué de cause. Cette incertitude peut porter tantôt sur la réalisation de l’événement, tantôt sur sa date, comme en assurance sur la vie, où seul le moment du décès est indéterminé.
L’aléa revêt une double dimension : d’une part, événementielle, en ce qu’il s’attache à un fait incertain (sinistre, maladie, incendie) ; d’autre part, patrimoniale, en ce qu’il rend l’avantage retiré du contrat incertain pour chacune des parties. C’est cette double incertitude que la jurisprudence visait à consacrer lorsqu’elle considérait que l’aléa existe « dès lors qu’au moment de la formation du contrat les parties ne peuvent apprécier l’avantage qu’elles en retireront parce que celui-ci dépend d’un événement incertain » (Cass. 1re civ., 8 juill. 1994, n° 92-15.551).
Cependant, cette conception est nuancée dans la doctrine contemporaine, qui met l’accent sur la nature de la couverture plus que sur une prétendue symétrie des incertitudes. En effet, en matière d’assurance de dommages, la prime payée n’est jamais « à fonds perdus »: elle rémunère la mise à disposition d’une couverture, indépendamment de la survenance effective du sinistre. L’avantage pour l’assuré est donc certain dans sa nature, bien qu’incertain dans sa réalisation. L’aléa doit ainsi se comprendre moins comme une chance de gain que comme une protection contre un risque futur, selon la formule désormais classique de l’assuré en tant qu’« acheteur de sécurité ».
Enfin, l’aléa se distingue par son autonomie : il est inhérent au contrat d’assurance, mais lui préexiste. Le risque, comme exposition à un péril, précède le contrat ; l’aléa, comme incertitude sur l’avènement du péril, est ce qui fonde la volonté des parties de contracter.
L’exigence d’aléa est parfois difficile à satisfaire lorsque l’événement garanti s’est déjà réalisé au moment de la souscription, sans que les parties n’en aient connaissance. C’est le cas du risque putatif, entendu comme la croyance erronée dans l’existence d’un risque futur, alors que celui-ci appartient déjà au passé.
L’assurabilité de ce risque a été consacrée de longue date en droit maritime (C. assur., art. L. 172-4), puis étendue à d’autres branches, en particulier en matière d’assurance de responsabilité souscrite en base réclamation (C. assur., art. L. 124-5, al. 4). Elle repose sur une considération simple : l’ignorance de la réalisation du sinistre maintient l’incertitude nécessaire au fonctionnement du mécanisme assurantiel.
La jurisprudence a admis la validité de tels contrats, à condition que la réalisation du risque soit demeurée inconnue des parties lors de la formation du contrat (Cass. 2e civ., 15 avr. 2010, n° 08-20.377). En revanche, lorsque l’assuré a connaissance de l’événement, le contrat est frappé de nullité pour absence d’aléa (Cass. 3e civ., 20 juin 2019, n°17-26.383).
Il convient donc de distinguer entre la certitude objective, qui exclut l’aléa, et l’incertitude psychologique ou subjective, qui suffit à le faire subsister. Ainsi, même lorsque l’événement est techniquement certain, l’ignorance de son avènement au jour de la souscription fonde l’existence d’un aléa suffisant pour assurer la validité du contrat.
B. Les fonctions de l’aléa
Loin de se réduire à une condition de validité abstraite, l’aléa remplit, dans le contrat d’assurance, une fonction structurante qui irrigue tant la formation que le régime juridique de la convention. Il en est le ressort interne, le moteur contractuel et, en définitive, le fondement de sa cause. Sa disparition ne traduit donc pas une simple irrégularité formelle : elle affecte l’essence même du contrat, au point de le rendre caduc ou nul, selon les cas.
La fonction première de l’aléa est de conférer au contrat sa nature aléatoire. Cette qualification, historiquement consacrée par l’article 1964 du Code civil – abrogé par l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 – demeure aujourd’hui fondée sur le nouvel article 1108, alinéa 2, aux termes duquel « le contrat est aléatoire lorsque les parties acceptent de faire dépendre les effets du contrat, quant aux avantages et aux pertes qui en résulteront, d’un événement incertain ». Si le texte ne mentionne pas expressément le contrat d’assurance, la doctrine et la jurisprudence s’accordent pour le désigner comme le paradigme du contrat aléatoire.
Mais au-delà de cette qualification générale, l’aléa assure surtout la légitimité économique de la convention. Il permet d’articuler, autour d’un événement incertain, les obligations réciproques des parties : la promesse de garantie de l’assureur d’un côté, le paiement de la prime par l’assuré de l’autre. Cette incertitude confère son sens à la prime, qui n’est plus une simple rémunération mécanique d’un service, mais le prix d’un engagement subordonné à un événement incertain. En ce sens, le contrat d’assurance ne vise pas à équilibrer mathématiquement les prestations, mais à organiser une protection contre l’imprévisible, selon un équilibre économique propre.
En l’absence d’aléa, cette architecture s’effondre. L’assureur ne s’engage plus à faire face à un risque éventuel, mais à indemniser un événement certain, voire déjà survenu. Le contrat cesse alors d’être un instrument de mutualisation du risque pour devenir un moyen de transfert de charge unilatéral, incompatible avec les principes gouvernant les contrats synallagmatiques et l’économie assurantielle.
La jurisprudence ne s’y est pas trompée. Dès lors qu’un contrat est souscrit en connaissance d’un sinistre déjà réalisé, il est frappé de nullité pour absence de cause, comme en atteste l’arrêt de la deuxième chambre civile du 21 décembre 2006 (Cass. 2e civ. 21 déc. 2006, n° 05-11.367). La prime, versée dans l’espoir d’une couverture incertaine, perd son fondement si le risque est avéré. Le contrat devient déséquilibré, et donc invalide.
La doctrine résume parfois cette exigence en affirmant que « le contrat d’assurance n’existe qu’autant qu’il repose sur un aléa véritable ». Cette formule souligne combien l’aléa dépasse le simple rôle d’un critère juridique : il est le socle du contrat, sans lequel la prestation de l’assureur ne trouve ni justification, ni contrepartie.
Ainsi, l’aléa remplit une double fonction :
- D’une part, juridique, en assurant la validité du contrat par la présence d’une cause licite et d’un consentement éclairé, appuyé sur l’incertitude partagée ;
- D’autre part, économique, en garantissant l’équilibre interne du contrat autour d’un événement qui, s’il advenait, ouvrirait droit à une indemnisation, mais dont la survenance reste aléatoire.
À ce titre, la disparition de l’aléa n’est pas une simple difficulté d’exécution : elle rompt l’économie même du contrat, et justifie son anéantissement. Elle marque la frontière entre le contrat d’assurance véritable et les montages artificiels dépourvus de toute légitimité assurantielle.
C) La sanction du défaut d’aléa
Parce qu’il fonde la validité même du contrat d’assurance, l’aléa ne saurait faire défaut sans remettre en cause l’équilibre contractuel. L’absence d’aléa n’est jamais neutre : elle appelle des sanctions juridiques spécifiques, qui varient selon que le manquement affecte la formation du contrat ou son exécution. Deux régimes principaux s’en dégagent – la nullité et la non-garantie –, fondés sur une distinction essentielle : celle entre l’inexistence initiale de l’aléa et sa disparition postérieure.
1. La nullité du contrat pour défaut d’aléa initial
Lorsque l’aléa est absent au jour de la formation du contrat, celui-ci est privé de cause et encourt la nullité. Cette situation se rencontre notamment dans deux hypothèses classiques:
- Lorsque la chose assurée a déjà péri, ou ne peut plus être exposée à un risque au moment de la souscription. Tel est le cas visé expressément par l’article L. 121-15 du Code des assurances, qui prévoit que « l’assurance est nulle si, au moment de sa souscription, le risque n’existait pas, avait déjà péri ou était réalisé » ;
- Lorsque l’assuré contracte en connaissance de cause d’un sinistre déjà survenu. La jurisprudence considère que cette dissimulation vicie l’aléa et rend le contrat nul (v. Cass. 2e civ., 21 déc. 2006, n° 05-11.367) : l’événement redouté ne présente plus de caractère incertain, et la prestation de l’assureur devient certaine dès l’origine.
La sanction prononcée dans ces cas est une nullité relative, dans la mesure où elle tend à protéger l’une des parties – en particulier l’assureur – contre un déséquilibre contractuel ou une tromperie. Elle peut donc être invoquée par la partie lésée, mais également relevée d’office par le juge sous réserve du respect du principe du contradictoire.
Par ailleurs, lorsque le contrat comporte plusieurs garanties – comme dans une assurance multirisque –, la nullité peut être partielle, limitée à la garantie viciée par l’absence d’aléa. Cette divisibilité est appréciée souverainement par les juges du fond. Elle suppose toutefois que les garanties soient juridiquement autonomes, ce qui n’est pas toujours le cas.
2. L’exclusion de garantie pour absence d’aléa au moment du sinistre
À supposer que le contrat soit valablement formé, il peut ne pas produire ses effets si le sinistre invoqué ne relève pas du champ de la garantie. En ce cas, l’aléa n’est pas totalement absent, mais il ne joue plus au moment de la réalisation du risque.
L’on parle alors non de nullité, mais d’exclusion de garantie. Cette situation se rencontre par exemple :
- Lorsque l’événement survient hors période de couverture, comme dans les contrats souscrits en base réclamation après cessation d’activité professionnelle (v. C. assur., art. L. 124-5) ;
- Lorsque le dommage invoqué découle d’un comportement exclu du champ contractuel, tel qu’un défaut d’entretien aggravant le péril au point de le rendre quasi certain ;
- Ou encore lorsque l’événement est expressément exclu par une clause contractuelle, à condition que celle-ci soit formellement valable et portée à la connaissance de l’assuré.
Il importe de ne pas confondre ces hypothèses avec celles qui justifient une nullité. Ici, le contrat demeure valide, mais inopérant à l’égard d’un sinistre particulier. Le déséquilibre ne porte pas sur la formation du contrat, mais sur la rencontre entre le risque réalisé et le périmètre de la garantie.
3. Les effets de la nullité
La nullité pour défaut d’aléa soulève, enfin, des questions pratiques relatives aux effets du contrat annulé. L’une des plus sensibles concerne la restitution des primes versées.
Lorsque le contrat est annulé pour absence d’aléa dès l’origine, la prime est censée avoir été indûment perçue. Elle doit, en principe, être restituée à l’assuré, sauf si l’assureur justifie de l’avoir exposée à un risque effectif pendant une période déterminée. Cette solution est admise dans le cas où le contrat a produit des effets pendant un temps, avant que l’absence d’aléa ne soit révélée.
Une partie de la doctrine admet ainsi que la prime peut être conservée au prorata temporis de la période pendant laquelle le risque, même incertain, était effectivement couvert. En revanche, si la disparition de l’aléa est contemporaine de la formation du contrat, la restitution intégrale s’impose.