La Coutume
comme Source du Droit
Analyse complète de cette source du droit composée d'un élément matériel et d'un élément psychologique, de ses origines médiévales à son rôle dans le droit contemporain.
Définition et Notion
À en croire la présentation classique héritée de François Gény, la question de la coutume en droit civil repose sur une définition largement admise. Sa valeur comme source du droit est reconnue, puisqu'elle bénéficie d'une place de choix parmi les sources formelles, aux côtés de la loi.
La coutume est un droit non écrit introduit par les usages, qui naît de la pratique d'actes répétée et reconnue par les membres d'une même communauté sur un même territoire, pendant un délai suffisamment long pour en fixer le contenu et emporter la conviction de sa force obligatoire.
Cette définition, dite romano-canonique, s'articule autour de deux éléments constitutifs qui doivent être réunis de manière cumulative pour qu'une pratique puisse être qualifiée de coutume au sens juridique du terme.
Les deux éléments constitutifs de la coutume
MATÉRIEL
(Corpus)
PSYCHOLOGIQUE
(Animus)
La coutume se distingue du simple usage par son caractère juridiquement obligatoire. C'est l'élément psychologique, la conviction collective que la règle doit être respectée, qui opère cette transformation du fait en droit.
Les Deux Éléments Constitutifs
🔵 L'élément matériel – Le Corpus
L'élément matériel implique la répétition ancienne, constante et générale d'une pratique. C'est l'observation continue d'un usage précis par le groupe auquel il s'applique.
- Ancienneté : pratique établie dans le temps
- Constance : répétition sans interruption
- Généralité : adoption par l'ensemble du groupe
🟡 L'élément psychologique – L'Animus
L'élément psychologique consiste en la conviction du caractère obligatoire de la coutume, également appelé opinio juris sive necessitatis.
- Conviction collective : sentiment partagé d'obligation
- Conscience juridique : perception normative
- Force obligatoire : respect perçu comme nécessaire
Caractères de l'élément matériel
1. L'ancienneté
Le critère de l'ancienneté est rarement vérifié de manière stricte par la jurisprudence, les juges préférant le délaisser plutôt que de fixer un seuil minimal impossible à déterminer avec précision. La durée est un facteur à géométrie variable, proportionnelle à l'étendue du groupe concerné et à la fréquence de la répétition.
Un comportement rarement réitéré nécessitera l'écoulement d'un temps conséquent pour constituer une pratique établie. À l'inverse, dans un groupe soudé, une imitation rapide pourra permettre au modèle de se généraliser dans un court délai.
2. Le caractère constant et ininterrompu
Pour assurer sa stabilité et son effectivité, l'usage doit reposer sur une pratique constante, ininterrompue. Cette exigence fondamentale signifie que la pratique doit être appliquée sans divergences à tous les cas semblables dans la région où son autorité est invoquée.
Cette constance se retrouve dans de nombreux domaines juridiques : droit civil pour la preuve et les servitudes, droit du travail, droit pénal et droit commercial. L'usage et la coutume ont pour principale légitimité leur existence effective ; leur constance incarne cette effectivité en témoignant de l'abandon des autres solutions au profit de la règle suivie par le groupe.
3. L'actualité
La stabilité dans le passé doit se prolonger par une permanence dans le présent. La jurisprudence veille à ce que l'usage invoqué ne soit pas tombé en désuétude, qu'il soit bien établi et non en cours de formation, qu'il se soit maintenu après une modification législative ou qu'il n'ait pas été remplacé par un nouvel usage.
4. La généralité
La pratique doit revêtir un caractère de généralité, entendu non comme l'acceptation de tous, mais comme l'adoption d'ensemble par les membres du groupe. Cette généralité peut se constituer dans un groupe restreint quand le secteur d'activité est ainsi fait.
L'élément psychologique en question
L'attention se cristallise fréquemment autour de l'élément psychologique. S'il fournit une clé d'explication théorique de la force par laquelle les comportements habituels sont suivis et perçus comme normaux, son érection au rang d'élément de définition pose question.
Critiques doctrinales
- Ce critère postule une erreur au fondement de la coutume
- Le sentiment d'obligation accompagne toute norme devenue effective
- Il est difficile de constater un sentiment d'obligation
- Le juge ne peut sonder les consciences
Position jurisprudentielle
- Cet élément est largement absent du contentieux
- Les magistrats ne cherchent pas à sonder les consciences
- La Cour internationale de justice fait exception
- Le contentieux tauromachique valorise la ferveur locale
Plus qu'un élément distinct d'identification, l'élément psychologique semble être la conséquence supposée de la répétition constante et générale d'une pratique. L'identification pourrait donc reposer sur le seul élément matériel, dont l'élément psychologique serait un effet induit.
Coutume et Usage : Quelle Distinction ?
Apparue historiquement pour distinguer les règles rédigées des règles non rédigées, la simple nuance formelle entre « coutumes » et « usages » a laissé place, sous l'impulsion du doyen Gény, à l'idée d'une différence de nature. Seule la coutume serait source de règles de droit, l'usage naviguant entre le simple fait, la coutume en formation ou la convention tacite.
| Critère | Coutume | Usage |
|---|---|---|
| Portée | Règles générales transcendant les intérêts spéciaux | Règles spécifiques à une localité ou une profession |
| Élément psychologique | Présent (opinio juris) | Absent ou en formation |
| Force obligatoire | S'impose comme règle de droit | Peut être conventionnel ou supplétif |
| Références textuelles | Peu nombreuses (coutume internationale, outre-mer) | Très abondantes dans les codes |
Les alternatives doctrinales
Face aux difficultés de la distinction classique, certains auteurs préconisent des approches différentes :
- L'assimilation des notions : la terminologie serait indifférente, essentiellement affaire de conventions de langage. En droit international public, il est question de « coutume » quand en droit du commerce international sont invoqués les « usages », sans que les seconds soient moins des règles de droit que la première.
- La distinction par le degré de généralité : les « coutumes » transcenderaient les intérêts spéciaux pour s'étendre à un domaine d'application général quand les « usages » seraient spécifiques à une localité ou, plus souvent, à une profession. Il n'y aurait pas une différence de nature mais une simple différence de degré.
« Si les mots "usages des lieux", employés par l'article 1736 du code civil, peuvent, indépendamment des coutumes générales qui, dans un lieu déterminé, s'imposent à tous les habitants, s'entendre également d'usages spéciaux, créés en vue de certaines catégories de personnes, ces derniers usages ne doivent être appliqués qu'aux cas intéressant lesdites personnes. »
L'abondance des usages en droit positif
La référence aux usages en droit positif est foisonnante. Si les catégories doctrinales privilégient la coutume, les textes et la jurisprudence recourent bien plus largement à la notion d'« usage ».
Perspective Historique
L'importance historique des coutumes est indéniable. C'est au Moyen Âge qu'elle va devenir une source majeure du droit. Apportées par les tribus barbares, les coutumes s'enracinèrent et, de personnelles, devinrent territoriales. Pendant toute la période médiévale et moderne, la coutume est la principale source du droit dans le royaume de France.
L'émergence des coutumes (XIe-XIIe siècles)
À partir du XIe siècle, le terme consuetudo désigne d'abord les prérogatives fiscales exercées par les seigneurs. La coutume permet de délimiter le champ d'action seigneurial : elle détermine, en se référant à l'ancienneté de la pratique, l'ensemble des taxes et redevances que le seigneur est en droit de prélever.
La coutume témoigne de la transformation progressive des rapports de force existant entre le seigneur et ses sujets en rapport de droit. Elle est aussi un frein aux pratiques abusives des seigneurs, les exigences trop récentes étant dénoncées comme « mauvaise coutume ».
En parallèle apparaît un autre type de coutume : les règles qui régissent les rapports des habitants d'une seigneurie entre eux. À force de répétitions, la coutume fixe progressivement les statuts personnels, le statut des biens, la condition des terres, le droit des obligations, les modes de dévolution successorale. Peu à peu, la coutume en vient à présider à tous les aspects de la vie sociale, économique et juridique d'un territoire.
Chronologie de la mise par écrit
La procédure de rédaction officielle
Étapes de la mise par écrit des coutumes
royale
local
commissaires
États provinciaux
royale
L'ordonnance de Montils-lès-Tours prévoyait une procédure selon laquelle, dans le ressort de chaque bailliage ou sénéchaussée, les praticiens et juristes mettent par écrit les coutumes du lieu, sous la direction du bailli. Le texte est ensuite envoyé au Grand Conseil et au Parlement de Paris, puis le roi le promulgue.
Christofle de Thou (1508-1582), premier président du parlement de Paris, a été chargé de la réformation de toutes les coutumes du ressort du Parlement de Paris, s'étendant sur près d'un tiers du royaume. Il a œuvré à supprimer les particularismes et à généraliser de façon cohérente les solutions juridiques les plus efficaces.
Le partage juridique du royaume
🔵 Pays de coutumes (Nord)
- Influence des traditions germaniques
- Droit oral devenu écrit
- Fort communautarisme familial
- Distinction propres/acquêts
- Régimes matrimoniaux communautaires
🟡 Pays de droit écrit (Sud)
- Forte imprégnation de romanité
- Droit romain comme droit commun
- Statuts urbains rédigés par les autorités
- Modernisation plus précoce
- Influence du droit canon
Le partage se fait le long d'une ligne allant du Lac Léman à La Rochelle. Cette division fondamentale du territoire juridique français perdure jusqu'à la codification napoléonienne et marque profondément l'évolution du droit français.
Le Fondement de la Force Obligatoire
Si l'opinio juris n'est pas la caractéristique de l'usage se transformant en coutume, il reste à expliquer comment le fait peut produire du droit. La recherche se tourne généralement vers d'autres sources de positivité.
Théorie de l'usage conventionnel
Selon certains auteurs, l'usage aurait la force de la volonté tacite des parties. Cette théorie repose sur deux observations :
- L'usage ne s'applique que s'il n'est pas écarté par les parties ; donc s'il s'applique, c'est par leur volonté positive
- L'usage ne s'applique qu'aux professionnels de la branche concernée : seuls ceux-ci connaissent la règle, ils sont les seuls à l'avoir acceptée
Théorie jurisprudentielle de la coutume
D'autres auteurs ont trouvé dans la sanction par le juge le critère du passage de la pratique à la règle de droit. Édouard Lambert érige cette sanction en élément de formation de la coutume.
Fondement autonome
Le processus de création des usages et coutumes pourrait donner lui-même les clés de leur force obligatoire. La coutume tire sa validité directement du lent processus d'élaboration qui l'impose au terme de la répétition rigoureuse d'un comportement adopté spontanément, sans volonté de poser une règle de droit.
« L'effectivité de la règle ainsi apparue, signe de son efficacité et de son adoption par tous, suffit à justifier son caractère obligatoire, d'autant que cette force est celle d'un modèle supplétif. »
Soit la coutume n'a pas encore franchi toutes les étapes de constance et généralité et reste subordonnée aux volontés individuelles ; soit elle existe, et elle est règle positive. Produites par des processus que tout oppose, loi et coutume ne peuvent prétendre partager le même fondement.
Coutume, Usages et Loi
La présentation traditionnelle des coutumes et usages les envisage dans leur rapport avec la loi, selon une tripartition classique : praeter legem, secundum legem ou contra legem.
La fonction complémentaire
Praeter legem (supplétive)
La coutume a une fonction supplétive en l'absence de disposition législative. Cette fonction permet à la coutume de s'appliquer en vertu d'une force propre, dans les matières laissées de côté par la loi.
Sépultures, nom (surtout nobiliaire), usages professionnels complétant les contrats (C. civ., art. 1135).
Secundum legem (renvoi)
L'utilisation des coutumes et usages est prévue par la loi elle-même, qui renvoie aux usages locaux ou professionnels le soin de préciser les conditions de son application.
Distances de plantation (C. civ., art. 671), interprétation des contrats (C. civ., art. 1159-1160), délais de préavis.
Cette méthode réalise la conciliation des intérêts généraux, protégés par la règle légale, et des besoins spécifiques de groupes particuliers, auxquels il est délégué la détermination de la règle adaptée. La diversité des coutumes constitue leur principal atout : leur faculté d'adaptation aux besoins techniques, tendances culturelles ou facteurs économiques les rend irremplaçables.
La fonction subversive (contra legem)
La question de la coutume contra legem est l'une des plus difficiles pour le droit. Il convient de cerner précisément le débat :
- La coutume n'entre réellement en conflit avec la loi que si cette dernière est impérative
- Face au modèle législatif supplétif, la coutume est appliquée par préférence
- Les conflits sont devenus aussi rares que les coutumes elles-mêmes
- La désuétude n'est pas synonyme de coutume contra legem
Le statut judiciaire des coutumes et usages
La preuve
La coutume d'application générale devrait bénéficier de l'adage jura novit curia : elle est une règle du système juridique auquel appartient le juge. La situation est différente pour les usages : la règle propre à un groupe étant légitimement mal connue par le juge, un régime similaire à celui de la loi étrangère est appliqué.
| Aspect | Coutume générale | Usage professionnel/local |
|---|---|---|
| Connaissance | Présumée connue du juge | Doit être prouvée |
| Charge de la preuve | Pas de preuve nécessaire | Pèse sur les parties |
| Mode de preuve | — | Parère (attestation d'organisation professionnelle) |
| Appréciation | Contrôle de cassation | Souveraine appréciation des juges du fond |
Le contrôle judiciaire
Une fois son existence établie, la jurisprudence sanctionne la méconnaissance d'un usage dont les conditions d'application sont réunies. La Cour de cassation contrôle cette application, mais reste réticente à admettre la cassation pour violation de la règle coutumière elle-même.
Cependant, depuis la réforme du code de procédure civile, l'arrêt de cassation peut désormais viser la « règle de droit » et non plus seulement le « texte de loi », ce qui pourrait ouvrir la voie à un contrôle accru de la coutume.
Coutumes, Usages et Contrats
Les coutumes et plus encore les usages sont une source complémentaire importante pour le contrat. Du fait de leur valeur supplétive, ils s'appliquent dans le silence du contrat entre professionnels d'un même secteur.
La fonction supplétive contractuelle
Application des usages selon les parties
du même secteur
ou autre secteur
automatique
(sauf clause contraire)
expressément accepté
Cette fonction est facilitée par les différentes figures de renvoi légal (C. civ., art. 1135, 1159 et 1160). C'est la dérogation aux usages qui devra être acceptée entre professionnels. La fonction supplétive de l'usage justifie pleinement que les parties puissent l'écarter pour lui préférer une stipulation contractuelle mieux adaptée.
Des pratiques contractuelles aux usages
Le contrat n'est pas qu'une modalité d'exclusion de la règle d'usage : il en est également très souvent l'origine. Les usages professionnels qui viennent suppléer les silences du contrat ne sont eux-mêmes que le fruit d'une pratique contractuelle constante et générale.
Synthèse : La Coutume Aujourd'hui
La question qui se pose est celle de savoir si la coutume serait vouée à disparaître dans les sociétés organisées. Ce constat tentant ne doit pas être admis trop hâtivement.
Forces de la coutume
- Effectivité et adaptation à la société
- Souplesse face aux évolutions sociales
- Vivacité des usages professionnels
- Capacité d'adaptation aux besoins spécifiques
- Fonction de standard de comportement
Faiblesses de la coutume
- Difficile à connaître avec précision
- Impossible à maîtriser unilatéralement
- Antithèse de la rationalité juridique
- Domaine réduit par le législateur
- Soumise au contrôle étatique
Le droit coutumier a continué à se développer spontanément au lendemain du code, mais le nouveau contexte lui a fait prendre des figures nouvelles. Ce n'est pas tant la coutume qui est menacée de disparition, mais une certaine conception de sa nature et de son rôle. La jurisprudence témoigne de la vivacité constante, non de la « coutume », terme réservé à quelques hypothèses, mais des « usages », source vivace particulièrement en droit des affaires et du travail.
« Ses vertus ont récemment été rappelées, en hommage à "la plus actualisée des sources du droit". Le droit coutumier a donc continué à se développer spontanément, mais le nouveau contexte lui a fait prendre des figures nouvelles. »
Vue d'ensemble : La coutume dans l'ordre juridique
Caractère impératif
Portée générale
Portée sectorielle
Volonté des parties
