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L’application de la loi pénale dans le temps

Application de la loi pénale dans le temps | Gdroit
⚖️ Droit pénal général

Application de la loi pénale
dans le temps

Guide complet des règles encadrant les conflits de lois pénales dans le temps : principes fondamentaux, exemples concrets et schémas explicatifs.

📜 Art. 112 Code pénal
2 Principes
📊 Fond + Forme Distinction
⚖️

Principes fondamentaux

Les deux règles cardinales du droit transitoire pénal

Le droit transitoire pénal français repose sur deux principes fondamentaux de rang constitutionnel, consacrés par l'article 112-1 du Code pénal. Ces deux règles, apparemment antinomiques, ont chacune un domaine d'application propre selon que la loi nouvelle est plus sévère ou plus douce que la loi ancienne.

📜 Article 112-1 du Code pénal
« Sont seuls punissables les faits constitutifs d'une infraction à la date à laquelle ils ont été commis. Peuvent seules être prononcées les peines légalement applicables à la même date. Toutefois, les dispositions nouvelles s'appliquent aux infractions commises avant leur entrée en vigueur et n'ayant pas donné lieu à une condamnation passée en force de chose jugée lorsqu'elles sont moins sévères que les dispositions anciennes. »
🔑 Points essentiels
1 Les deux principes ont une valeur constitutionnelle (Cons. const., 19-20 janvier 1981) et découlent de l'article 8 de la Déclaration des droits de l'homme de 1789.
2 La chose jugée constitue une limite absolue : une condamnation définitive ne peut être remise en cause, sauf en cas de dépénalisation (art. 112-4, al. 2).
3 Ces principes s'appliquent tant aux lois d'incrimination qu'aux lois de pénalités.

A. Premier principe : Non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère

🚫 Non-rétroactivité de la loi plus sévère
Règle : Une loi nouvelle plus sévère ne peut s'appliquer à des faits commis avant son entrée en vigueur. La loi ancienne plus douce survit pour régir ces faits (« survie de la loi ancienne plus douce »).

Fondements juridiques

Ce principe découle directement du principe de légalité criminelle : « nullum crimen, nulla poena sine lege ». L'adage latin résume parfaitement cette exigence : « moneat lex priusquam feriat » (la loi doit avertir avant de frapper).

La non-rétroactivité est consacrée par de nombreux textes internationaux :

  • Article 8 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789
  • Article 7 de la Convention européenne des droits de l'homme
  • Article 15 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques
  • Article 49 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne
💡 Exemple concret
Le 1er janvier 2024, une loi entre en vigueur créant une nouvelle infraction de « cyberharcèlement aggravé » punie de 3 ans d'emprisonnement. Des faits de cyberharcèlement commis le 15 décembre 2023 ne peuvent pas être poursuivis sur le fondement de cette nouvelle incrimination, même si le jugement intervient après le 1er janvier 2024.
📅 Frise : Non-rétroactivité de la loi plus sévère
📌
Faits commis
15 déc. 2023
Comportement X non incriminé
📜
Loi nouvelle
1er janv. 2024
Création de l'infraction X (3 ans d'emprisonnement)
⚖️
Jugement
15 mars 2024
❌ Loi nouvelle inapplicable = Relaxe

B. Deuxième principe : Rétroactivité de la loi pénale plus douce (in mitius)

✅ Rétroactivité in mitius
Règle : Une loi nouvelle plus douce s'applique immédiatement à toutes les infractions commises avant son entrée en vigueur et n'ayant pas encore donné lieu à une condamnation définitive.

Fondements et justification

Ce principe repose sur l'idée que lorsque le législateur adopte une loi plus douce, il considère que la répression antérieure était excessive ou devenue inutile. Il serait donc illogique de continuer à punir plus sévèrement des personnes pour des faits que la société juge désormais moins graves.

Le Conseil constitutionnel (décision des 19-20 janvier 1981) a reconnu à ce principe une valeur constitutionnelle, le rattachant à l'article 8 de la DDHC qui exige que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires ».

💡 Exemple concret
Le 1er mars 2024, une loi réduit la peine maximale pour vol simple de 3 ans à 2 ans d'emprisonnement. Un individu poursuivi pour un vol commis le 1er janvier 2024 et jugé le 1er juin 2024 bénéficiera de cette nouvelle peine maximale de 2 ans, même si les faits sont antérieurs à la loi.
📅 Frise : Rétroactivité in mitius
📌
Faits commis
1er janv. 2024
Vol simple (peine max : 3 ans)
📜
Loi nouvelle
1er mars 2024
Réduction peine max : 2 ans
⚖️
Jugement
1er juin 2024
✅ Loi nouvelle applicable = Max 2 ans

Cas particulier : la dépénalisation

L'article 112-4, alinéa 2, du Code pénal prévoit une exception à l'autorité de la chose jugée : « la peine cesse de recevoir exécution quand elle a été prononcée pour un fait qui, en vertu d'une loi postérieure au jugement, n'a plus le caractère d'une infraction pénale ».

⚠️ Limites de la rétroactivité in mitius

La jurisprudence a reconnu plusieurs exceptions au principe :

  • Les dispositions légales transitoires peuvent écarter expressément la rétroactivité
  • En matière économique, la loi « support » de l'incrimination peut faire écran
  • L'abrogation d'un règlement n'a pas d'effet rétroactif si la loi support demeure en vigueur
🔀 Schéma décisionnel : Quelle loi appliquer ?
La loi nouvelle est-elle plus douce que la loi ancienne ?
OUI - Plus douce
✅ Application immédiate
(rétroactivité in mitius)
NON - Plus sévère
❌ Non-rétroactivité
(survie de la loi ancienne)
📚

Lois de fond

Incriminations et pénalités

Les lois de fond (ou lois pénales de fond) sont celles qui définissent les infractions et déterminent les peines applicables. Elles comprennent les lois d'incrimination et les lois de pénalités. L'article 112-1 du Code pénal leur est intégralement applicable.

A. Lois d'incrimination

Les lois d'incrimination sont celles qui créent, modifient ou suppriment des infractions. Elles définissent les éléments constitutifs des délits et des crimes.

🔴

Lois plus sévères

• Création d'une nouvelle infraction
• Extension du champ d'une incrimination
• Ajout d'une circonstance aggravante
• Limitation d'une cause d'impunité

🟢

Lois plus douces

• Suppression d'une infraction
• Restriction du champ d'une incrimination
• Suppression d'une circonstance aggravante
• Création d'une cause d'impunité

💡 Exemples jurisprudentiels
Loi plus douce : La loi du 31 décembre 2012 supprimant le délit de séjour irrégulier d'un étranger est rétroactive (Cass. crim., 1er avr. 2015).

Loi plus sévère : L'article 222-24, 3° du Code pénal exigeant que la particulière vulnérabilité de la victime ait été apparente ou connue de l'auteur est plus doux car il restreint la définition de la circonstance aggravante (Cass. crim., 11 déc. 1996).
📅 Frise : Suppression d'une incrimination (dépénalisation)
📌
Faits commis
15 nov. 2023
Comportement X puni de 2 ans
📜
Loi de dépénalisation
1er janv. 2024
X n'est plus une infraction
⚖️
Jugement
1er mars 2024
✅ Relaxe obligatoire
🔓
Condamnation définitive
Avant dépénalisation
✅ Peine cesse d'être exécutée (art. 112-4, al. 2)

B. Lois de pénalités

Les lois de pénalités sont celles qui déterminent la nature et le quantum des peines applicables aux infractions. Elles incluent les peines principales, complémentaires et accessoires.

🟢
Lois plus douces
• Suppression d'une peine
• Réduction du quantum maximal
• Correctionnalisation d'un crime
• Transformation d'une peine obligatoire en facultative
• Suppression des peines plancher
🔴
Lois plus sévères
• Création d'une nouvelle peine
• Augmentation du quantum maximal
• Criminalisation d'un délit
• Transformation d'une peine facultative en obligatoire
• Extension du champ de la confiscation
💡 Exemples jurisprudentiels
Loi plus douce : La loi n° 2014-896 du 15 août 2014 supprimant les peines plancher est d'application immédiate (Cass. crim., 14 oct. 2014).

Loi plus sévère : La création de la peine d'interdiction d'exercer une activité professionnelle en contact avec des mineurs ne peut s'appliquer à des faits antérieurs (Cass. crim., 4 janv. 2006).

C. Comparaison des lois en conflit

Lorsque deux lois successives sont en conflit, il faut comparer leur sévérité pour déterminer laquelle s'applique. Cette comparaison peut être simple ou complexe selon les cas.

Cas simples

  • Une amende est toujours considérée comme plus douce qu'une peine d'emprisonnement, quel que soit le montant
  • À nature égale (deux peines d'emprisonnement), c'est le quantum maximal qui détermine la sévérité
  • Le minimum de la peine n'est pas déterminant (possibilité de descendre en dessous avec les circonstances atténuantes)

Cas complexes : lois « mixtes »

La difficulté surgit lorsque chaque loi est à la fois plus douce et plus sévère que l'autre sur différents aspects.

⚠️ Deux méthodes jurisprudentielles

1. Lois divisibles : Si les dispositions sont séparables, seules les plus douces rétroagissent. Chaque disposition est appliquée selon son caractère propre.

2. Lois indivisibles : Deux techniques possibles :

  • Disposition principale : On recherche la disposition principale qui communique son caractère à l'ensemble
  • Appréciation globale : On porte un jugement d'ensemble sur la loi
💡 Exemple : loi divisible
La loi « Sécurité et liberté » du 2 février 1981 abaissait la répression de certains vols mais aggravait la réaction sociale contre les violences. Les dispositions étant séparables, seules les plus douces (vols) rétroagissent pour les infractions concernées.
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Lois de forme (procédure)

Application immédiate et exceptions

Les lois de forme (ou lois de procédure pénale) concernent l'organisation de la justice, la compétence des juridictions, le déroulement du procès pénal, les voies de recours et la prescription. Leur régime d'application dans le temps diffère de celui des lois de fond.

A. Principe d'application immédiate

⚡ Application immédiate
Règle : Les lois de forme s'appliquent immédiatement à toutes les procédures en cours, même pour des faits antérieurs à leur entrée en vigueur. Cette règle s'applique que la loi nouvelle soit plus sévère ou plus douce.

Fondement

L'application immédiate des lois de procédure repose sur l'idée que ces lois sont présumées supérieures aux anciennes : le législateur les adopte pour améliorer le fonctionnement de la justice. De plus, les règles de procédure ne touchent pas à la culpabilité ni à la peine, mais seulement aux modalités de leur constatation ou de leur application.

📜 Article 112-2 du Code pénal
« Sont applicables immédiatement à la répression des infractions commises avant leur entrée en vigueur :
1° Les lois de compétence et d'organisation judiciaire, tant qu'un jugement au fond n'a pas été rendu en première instance ;
2° Les lois fixant les modalités des poursuites et les formes de la procédure ;
3° Les lois relatives au régime d'exécution et d'application des peines ; toutefois, ces lois, lorsqu'elles auraient pour résultat de rendre plus sévères les peines prononcées par la décision de condamnation, ne sont applicables qu'aux condamnations prononcées pour des faits commis postérieurement à leur entrée en vigueur ;
4° [...] les lois relatives à la prescription de l'action publique et à la prescription des peines. »
📋
Lois de compétence
Application immédiate tant qu'un jugement au fond n'a pas été rendu en première instance. La compétence s'apprécie au moment du jugement.
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Lois de procédure
Application immédiate aux instances en cours. Les actes déjà accomplis conformément à la loi ancienne restent valables.
🔐
Régime d'exécution des peines
Application immédiate SAUF si elles rendent plus sévères les peines prononcées (ex: période de sûreté, réductions de peine).
⏱️
Prescription
Application immédiate si la prescription n'est pas acquise, même si la loi nouvelle allonge les délais (depuis la loi du 9 mars 2004).
📅 Frise : Application immédiate d'une loi de procédure
📌
Faits commis
1er oct. 2023
Procédure applicable : loi A
🔍
Enquête
15 nov. 2023
Actes sous loi A = valables
📜
Loi nouvelle B
1er janv. 2024
Nouvelles règles de procédure
⚖️
Jugement
1er mars 2024
✅ Loi B applicable au jugement

B. Focus sur la prescription de l'action publique

La prescription de l'action publique a fait l'objet d'une importante évolution avec la loi n° 2004-204 du 9 mars 2004 (« Perben II »).

Avant 2004

Les lois allongeant les délais de prescription ne s'appliquaient pas aux faits antérieurs si elles aggravaient la situation de l'intéressé.

Depuis 2004

Application immédiate en toutes circonstances, même si la loi nouvelle allonge les délais, tant que la prescription n'est pas acquise.

⏱️ Règle actuelle
Article 112-2, 4° (depuis 2004) : Les lois relatives à la prescription de l'action publique sont applicables immédiatement « lorsque les prescriptions ne sont pas acquises », sans réserve tenant à l'aggravation de la situation de l'intéressé.
📅 Frise : Allongement d'un délai de prescription (régime actuel)
📌
Faits commis
1er janv. 2020
Délai : 6 ans (ancien régime)
📜
Loi nouvelle
1er janv. 2024
Délai porté à 12 ans
Prescription acquise ?
1er janv. 2024
❌ NON (4 ans seulement écoulés)
Conséquence
✅ Loi nouvelle applicable : prescription le 1er janv. 2032
💡 Application concrète
Des faits d'abus de confiance sont commis le 1er janvier 2020. Le délai de prescription est alors de 6 ans (prescription le 1er janvier 2026). Une loi du 1er janvier 2024 porte ce délai à 12 ans. Au 1er janvier 2024, la prescription n'est pas acquise (seulement 4 ans écoulés). La nouvelle loi s'applique : la prescription interviendra le 1er janvier 2032 (12 ans après les faits).
📝

Synthèse : les règles à retenir

Tableau récapitulatif du droit transitoire pénal
🔴
Loi plus sévère
Non-rétroactivité
Survie de la loi ancienne plus douce

Exception : lois de procédure (sauf exécution des peines)
🟢
Loi plus douce
Rétroactivité in mitius
Application immédiate aux faits non définitivement jugés

Dépénalisation : cessation de l'exécution de la peine
🔵
Lois de forme
Application immédiate
Aux procédures en cours

Exception : régime d'exécution des peines si aggravation
🎯 Points clés à retenir
1 Valeur constitutionnelle : Les deux principes (non-rétroactivité et rétroactivité in mitius) ont une valeur constitutionnelle et découlent de l'article 8 de la DDHC.
2 Limite : chose jugée : Une condamnation définitive constitue une limite absolue, sauf en cas de dépénalisation pure et simple.
3 Distinction fond/forme : Les lois de fond suivent les principes classiques ; les lois de forme s'appliquent immédiatement.
4 Prescription : Depuis 2004, les lois de prescription s'appliquent immédiatement même si elles allongent les délais.
5 Comparaison des lois : En cas de lois mixtes, utiliser la méthode de la divisibilité ou de l'appréciation globale selon les cas.
📚

Sources et références

Textes de référence et jurisprudence citée

Textes fondamentaux

  • Articles 112-1 à 112-4 du Code pénal
  • Article 8 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789
  • Article 7 de la Convention européenne des droits de l'homme
  • Article 15 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques
  • Article 49 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

Décisions constitutionnelles

  • Cons. const., 19-20 janvier 1981 (valeur constitutionnelle de la rétroactivité in mitius)
  • Cons. const., 3 septembre 1986 (période de sûreté)
  • Cons. const., 21 février 2008 (rétention de sûreté)
  • Cons. const., 3 décembre 2010, n° 2010-74 QPC (revente à perte)
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