💡 Points clés à retenir

  • La communication des pièces constitue une obligation mutuelle incombant à toutes les parties au procès
  • Elle doit être spontanée, réalisée en temps utile et permettre à chaque partie d'organiser sa défense
  • Le juge dispose du pouvoir d'enjoindre la communication ou d'écarter les pièces non communiquées
  • Le bordereau de communication de pièces, annexé aux conclusions, sert de preuve de la transmission
  • Depuis l'arrêt d'assemblée plénière du 22 décembre 2023, la preuve déloyale peut être admise sous conditions

1 Fondements et définition

La communication des pièces se définit comme la transmission, par l'une des parties à son adversaire, des documents qu'elle produit aux débats au soutien de sa prétention, afin que celui-ci puisse les examiner et y répondre. Cette exigence procédurale trouve son ancrage dans le principe du contradictoire, lequel participe du droit à un procès équitable garanti par l'article 6§1 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

📖 Article 15 du Code de procédure civile
« Les parties doivent se faire connaître mutuellement en temps utile les moyens de fait sur lesquels elles fondent leurs prétentions, les éléments de preuve qu'elles produisent et les moyens de droit qu'elles invoquent, afin que chacune soit à même d'organiser sa défense. »

La contradiction : pierre angulaire du dispositif

L'Assemblée plénière de la Cour de cassation a solennellement rappelé, dans un arrêt du 22 décembre 2000, que « toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement » et que « cette exigence implique que chaque partie ait la faculté de prendre connaissance et de discuter de toute pièce ou observation présentée au juge en vue d'influencer sa décision ». Cette jurisprudence fondatrice irrigue l'ensemble du régime de la communication des pièces.

🔄 La communication des pièces au cœur du contradictoire
Partie A
produit une pièce
Communication
spontanée
Partie B
examine
Débat
contradictoire
Juge
décide

Sources textuelles

La communication des pièces trouve ses sources dans plusieurs dispositions du Code de procédure civile, articulées selon une logique allant du général au particulier :

📜
Dispositions générales
Articles 132 à 137 CPC : régime commun applicable devant toutes les juridictions civiles
🏛️
Tribunal judiciaire
Articles 768, 778 à 780 CPC : structuration des écritures et bordereau de pièces
Cour d'appel
Articles 906, 954, 961 CPC : communication simultanée et formalisme renforcé
🤝
Tribunal de commerce
Article 865 CPC : règles adaptées à la procédure commerciale

2 L'obligation de communication spontanée

📖 Article 132 du Code de procédure civile
« La partie qui fait état d'une pièce s'oblige à la communiquer à toute autre partie à l'instance. La communication des pièces doit être spontanée. »

La notion de spontanéité

Le terme « spontané » renvoie à une transmission des documents qui se produit sans avoir été provoquée, contrainte ni sollicitée. Il s'agit pour les parties d'agir loyalement et de bonne foi pour assurer la bonne marche de la procédure. Cependant, cette spontanéité demeure relative puisqu'elle masque en réalité une obligation pesant sur les parties : l'initiative de la communication doit provenir de la partie qui allègue la pièce à l'appui de sa prétention.

💡 À noter

La partie qui supporte la charge de communiquer est le justiciable lui-même (personne physique ou morale), et non l'auxiliaire de justice qui l'assiste ou la représente. Un changement de conseil n'impose donc pas en soi une nouvelle communication des pièces déjà transmises.

Les parties concernées

L'obligation de communication s'impose à toutes les parties à l'instance, définies par leur position procédurale (demandeur ou défendeur). Cette obligation est réciproque : chaque adversaire s'engage à communiquer ses pièces à l'autre partie. La Cour de cassation rappelle régulièrement que la partie qui fait état d'une pièce dans une instance s'oblige à la communiquer à toute partie à cette instance.

La notion de pièce

Les pièces s'entendent de tous les documents qui permettent aux parties d'établir la preuve des faits qu'elles allèguent à l'appui de leurs prétentions. Cette notion recouvre :

Type de document Régime applicable Précisions jurisprudentielles
Documents écrits Communication intégrale obligatoire Contrats, courriers, rapports, notes techniques...
Original vs copie La communication de l'original peut toujours être exigée La production d'une copie ne saurait suppléer l'original pour assurer le respect des droits de la défense
Expertise non contradictoire Communication possible mais valeur probante limitée Le juge ne peut se fonder exclusivement sur une telle expertise
Constat d'huissier Vaut à titre de preuve s'il est soumis à la libre discussion Même établi non contradictoirement

Communication en première instance et en appel

Depuis le décret du 9 décembre 2009 et son entrée en vigueur le 1er janvier 2011, toutes les pièces invoquées par une partie doivent être communiquées en cause d'appel, y compris celles qui avaient déjà été communiquées au cours de la première instance. L'article 906 du Code de procédure civile prévoit que les conclusions sont notifiées et les pièces communiquées « simultanément » par l'avocat de chacune des parties.

⚠️ Évolution jurisprudentielle importante

La Cour de cassation a abandonné la jurisprudence sanctionnant le seul défaut de simultanéité. Désormais, le juge doit rechercher si le défaut de simultanéité porte atteinte au principe de la contradiction. Les pièces communiquées en temps utile ne doivent pas être écartées, même si elles sont transmises postérieurement aux conclusions.

3 Modalités de la communication

Communication en temps utile

La communication des pièces doit intervenir « en temps utile », notion qui laisse au juge le soin d'apprécier l'éventuelle tardiveté ou déloyauté de la communication. Cette appréciation s'effectue in concreto, compte tenu de la complexité de l'affaire et de la possibilité qu'a eue l'adversaire de répliquer utilement. L'objectif est de garantir que chaque partie puisse organiser sa défense dans des conditions équitables.

⏱️ Appréciation du « temps utile »
Communication simultanée aux conclusions
Idéalement, les pièces doivent accompagner les écritures auxquelles elles se rapportent
Communication postérieure acceptable
Si l'adversaire dispose d'un délai suffisant pour en prendre connaissance et répliquer
Communication tardive problématique
Communication la veille de l'ordonnance de clôture sans possibilité de réponse
Sanction possible
Le juge peut écarter les pièces qui n'ont pas été communiquées en temps utile

Formalisme de la communication

La communication des pièces n'est soumise à aucun formalisme particulier quant à ses modalités pratiques. Elle peut être effectuée par écrit ou par voie électronique. Cependant, le Code de procédure civile impose une structuration des écritures qui facilite l'identification des pièces invoquées.

Le bordereau de communication

Les conclusions doivent formuler expressément les prétentions des parties et indiquer, pour chaque prétention, les pièces invoquées et leur numérotation. Un bordereau énumérant les pièces justifiant ces prétentions est annexé aux conclusions (articles 768 et 954 CPC).

📖 Article 768 du Code de procédure civile (Tribunal judiciaire)
« Les conclusions doivent formuler expressément les prétentions des parties ainsi que les moyens en fait et en droit sur lesquels chacune de ces prétentions est fondée avec indication pour chaque prétention des pièces invoquées et de leur numérotation. Un bordereau énumérant les pièces justifiant ces prétentions est annexé aux conclusions. »

Preuve de la communication

Le juge doit s'assurer de la communication effective des pièces par les parties. Plusieurs éléments permettent d'établir cette preuve :

✍️
Signature de l'avocat
Dans les procédures écrites, la signature de l'avocat destinataire sur le bordereau atteste de la communication
📝
Bordereau numéroté
Le visa des pièces au bordereau, sans contestation, crée une présomption de communication régulière
Absence de contestation
Les pièces visées dans les écritures qui n'ont donné lieu à aucune contestation sont réputées régulièrement produites
⚠️ Attention

Le visa des pièces sur le bordereau ne suffit pas, à lui seul, à établir que la communication a été régulière. Lorsque les pièces figurent au bordereau mais que leur production aux débats est contestée, le juge doit vérifier la réalité de la communication.

Modalités selon les juridictions

Tribunal judiciaire - Procédure écrite ordinaire

La procédure écrite devant le tribunal judiciaire impose une structuration rigoureuse des écritures. Les conclusions doivent indiquer pour chaque prétention les pièces invoquées et leur numérotation. Le bordereau annexé énumère l'ensemble des pièces produites.

La communication s'effectue entre avocats par voie électronique via le RPVA. La signature électronique de l'avocat destinataire sur le bordereau atteste de la réception.

Procédures orales (Conseil de prud'hommes, JAF...)

Dans les procédures orales, la communication des pièces obéit au même principe mais avec un formalisme allégé. Le juge apprécie si les pièces ont été communiquées en temps utile en tenant compte des spécificités de la procédure orale.

Le juge ne peut fonder sa décision sur l'absence au dossier d'une pièce invoquée par une partie sans inviter les parties à s'en expliquer.

Cour d'appel

L'article 906 du CPC prévoit que les conclusions sont notifiées et les pièces communiquées « simultanément » par l'avocat de chacune des parties à celui de l'autre partie.

L'article 954 complète le dispositif en exigeant que les conclusions indiquent pour chaque prétention les pièces invoquées et leur numérotation, avec un bordereau récapitulatif annexé.

Toutes les pièces doivent être à nouveau communiquées en appel, même celles produites en première instance.

Expertise judiciaire

Les règles de la communication des pièces s'appliquent dans le cadre des opérations d'expertise. Les parties doivent communiquer à l'expert et aux autres parties les documents qu'elles entendent invoquer.

Le rapport d'expertise établi non contradictoirement peut être produit aux débats mais le juge ne peut se fonder exclusivement sur une telle expertise.

4 Incidents de communication et sanctions

Lorsque la communication spontanée fait défaut, le Code de procédure civile organise un mécanisme de communication forcée permettant au juge d'intervenir pour garantir le respect du contradictoire.

L'incident de communication

📖 Article 133 du Code de procédure civile
« Si la communication des pièces n'est pas faite, il peut être demandé, sans forme, au juge d'enjoindre cette communication. »

L'incident de communication constitue la pierre angulaire articulant la communication spontanée et la communication forcée. En l'absence d'incident soulevé, le juge peut écarter les pièces des débats. En revanche, lorsqu'un incident est soutenu, le juge doit se prononcer sur l'opportunité d'enjoindre la communication.

⚙️ Mécanisme de l'incident de communication
Défaut de
communication
Demande
sans forme
Appréciation
du juge
Injonction ou
exclusion

Pouvoirs du juge

Face à un incident de communication, le juge dispose de plusieurs prérogatives qu'il exerce dans le cadre de son pouvoir d'appréciation :

Pouvoir du juge Fondement textuel Mise en œuvre
Enjoindre la communication Article 133 CPC Le juge peut ordonner à la partie défaillante de communiquer les pièces litigieuses
Fixer les modalités Article 134 CPC Le juge détermine le délai et, s'il y a lieu, les conditions de la communication
Prononcer une astreinte Articles 134, 136 et 137 CPC Le juge peut assortir son injonction d'une astreinte qu'il peut liquider lui-même
Écarter les pièces Article 135 CPC Le juge peut écarter du débat les pièces qui n'ont pas été communiquées en temps utile
Ordonner la restitution Article 136 CPC La partie qui ne restitue pas les pièces communiquées peut y être contrainte
💡 Pouvoir discrétionnaire

Le pouvoir d'ordonner ou non la production d'un élément de preuve détenu par une partie est laissé à la discrétion du juge. Il apprécie souverainement la pertinence des pièces dont la communication est sollicitée. Toutefois, ce pouvoir n'est pas absolu : la Cour de cassation exerce un contrôle sur le respect du principe du contradictoire.

La sanction : exclusion des pièces

📖 Article 135 du Code de procédure civile
« Le juge peut écarter du débat les pièces qui n'ont pas été communiquées en temps utile. »

L'exclusion des pièces du débat constitue la sanction naturelle du défaut de communication. Les juges du fond apprécient souverainement si les pièces ont été communiquées en temps utile. Ils doivent néanmoins préciser les circonstances caractérisant l'absence de communication en temps utile pour permettre à la Cour de cassation d'exercer son contrôle.

⚠️ Appréciation in concreto

L'exclusion des pièces n'est pas automatique. Le juge doit apprécier in concreto si le défaut de communication ou la communication tardive a porté atteinte au principe de la contradiction, compte tenu de la complexité de l'affaire et de la possibilité qu'a eue l'adversaire de répliquer utilement.

Évolution majeure : la recevabilité de la preuve déloyale

🔄 Arrêt d'Assemblée plénière du 22 décembre 2023

La Cour de cassation a opéré un revirement de jurisprudence majeur en décidant que, dans un procès civil, l'illicéité ou la déloyauté dans l'obtention ou la production d'un moyen de preuve ne conduit pas nécessairement à l'écarter des débats.

Le juge doit désormais, lorsque cela lui est demandé, apprécier si une telle preuve porte une atteinte au caractère équitable de la procédure dans son ensemble, en mettant en balance :

  • Le droit à la preuve
  • Les droits antinomiques en présence

Le droit à la preuve peut justifier la production d'éléments portant atteinte à d'autres droits à condition que cette production soit indispensable à son exercice et que l'atteinte soit strictement proportionnée au but poursuivi.

5 Synthèse des textes applicables

Article CPC Objet Contenu essentiel
Art. 15 Principe directeur Obligation de communication mutuelle en temps utile des moyens de fait, éléments de preuve et moyens de droit
Art. 132 Obligation de communiquer La partie qui fait état d'une pièce s'oblige à la communiquer spontanément
Art. 133 Incident de communication Possibilité de demander au juge d'enjoindre la communication
Art. 134 Modalités Le juge fixe le délai et les modalités de la communication, au besoin sous astreinte
Art. 135 Sanction Le juge peut écarter les pièces non communiquées en temps utile
Art. 136 Restitution La partie peut être contrainte à restituer les pièces communiquées
Art. 137 Astreinte Le juge peut liquider lui-même l'astreinte prononcée
Art. 768 TJ - Écritures Structuration des conclusions avec indication des pièces et bordereau annexé
Art. 906 Appel - Simultanéité Communication simultanée des conclusions et des pièces entre avocats
Art. 954 Appel - Écritures Structuration des conclusions d'appel avec bordereau récapitulatif

6 Schéma récapitulatif du processus

📊 Vue d'ensemble de la communication des pièces

1️⃣ Production

La partie qui entend se prévaloir d'une pièce la produit aux débats et l'inscrit au bordereau annexé à ses conclusions.

2️⃣ Communication

La pièce est spontanément communiquée à l'adversaire, en temps utile pour permettre le débat contradictoire.

3️⃣ Discussion

L'adversaire examine la pièce, peut la contester ou y répondre dans ses propres écritures.

4️⃣ Contrôle

Le juge vérifie la régularité de la communication et peut sanctionner les manquements (injonction ou exclusion).

🎯 L'essentiel à retenir

La communication des pièces est un mécanisme fondamental du procès civil qui garantit l'effectivité du principe du contradictoire. Elle repose sur trois piliers :

  • La spontanéité : l'initiative appartient à la partie qui produit la pièce
  • Le temps utile : la communication doit permettre à l'adversaire de répliquer
  • Le contrôle judiciaire : le juge veille au respect de ces exigences et peut sanctionner les manquements